5 questions de Olivier Marbœuf à propos du film Le nouveau Nouveau Monde.

---

OM : En le revoyant récemment, je me suis dit que Le nouveau Nouveau Monde était un film sur le cinéma. Et donc un peu un film sur les fantômes.

AP : Tous les films montrent des images de morts, des personnages potentiellement morts, mais c’est bien parce que ce sont des images que l’on peut parler de fantômes, un fantôme sans image reste un esprit… Les esprits, eux, sont hors cadre, ce sont eux qui poussent les fantômes dans l’image… un film qui n’est pas hanté ne tient pas debout.
Le film présente une histoire géologique du cinéma, il réorganise l’image organisée d’un chaos : la première partie se passe sous la terre, ce sont des images d’outre-tombe, on ne voit rien, et pourtant quelqu’un cherche « à voir » (un enquêteur, un mort ?). Dans la deuxième partie, les images sont des vestiges, des traces du passé, des résidus, des preuves qui attestent d’une Histoire. Puis, dans la troisième partie, il y a l’image d’un départ, plutôt du début d’une histoire (les bateaux sont à l’arrêt et c’est le travelling qui les fait avancer).

À la fois, c'est aussi une œuvre qui révèle de manière assez radicale la place centrale de la voix dans tout ton travail.

Oui, pour moi, la voix, c’est un peu un « foyer central ». Dans ce film c’est le fil d’une histoire qui n’est pas montrée. Je voulais qu’elle fasse l’effet d’une projection, qu’elle soit l’objet même d’une vision, qu'elle s’émancipe du signifié. C’est pour cette raison qu’elle se transforme lentement, qu’elle rajeunit, elle fait le chemin inverse de la parole déterministe, elle « sait » de moins en moins, elle s’émancipe de son objet, de ses racines, elle cherche à voir ce qui ne se voit pas. Et pourtant, à la fin, elle offre une image très claire, elle fixe presque une image invisible, elle la décrit même, comme une victoire sur l’objet.
Dans ce film, j’essaie de synthétiser certaines choses commencées dans les films précédents. J’ai pensé qu’avec le son, je pouvais aussi dire quelque chose qui parle du cinéma, enfin le cinéma tel que je le vois. Il y a une voix qui n’appartient a aucun corps visible, c’est une voix qui cherche son corps, qui n’est pas « encore » synchrone mais qui est déjà là, puis la voix laisse place à la musique, la musique c’est l’émotion, toujours, quelque soit sa qualité. Mais cette musique cherche encore son image, c’est pour moi l’idée du montage. Et enfin dans le dernier plan, le son a trouvé son image, il y a une évidence à entendre et à voir en même temps, la musique peut enfin exister.

D'ailleurs, la dernière invention de ce nouveau voyage c'est l'invisibilité. Comme le programme d'un art paradoxal : montrer ce que l'on ne voit pas.

Montrer ce que l’on ne voit pas et ce que l’on voit…
L’invisibilité dont tu parles et qui clôt la liste des inventions, c’est à la fois pour rendre muet cette histoire des objets et, en même temps, pour passer à autre chose…

Le nouveau Nouveau Monde est l'une des pièces par laquelle j'ai commencé à penser à l'exposition Les Nouveaux Mondes et les Anciens. Elle convoque une idée importante pour moi : le sentiment que le processus de la modernité finit par interdire lui-même la possibilité d'un espace vierge qui est pourtant, à l'origine, son idée motrice. Le nouveau monde est maintenant habité, plein. On quitte définitivement l'illusion du commencent. Tout est maintenant forcément de l'ordre du  re-commencent. Le mythe va se rejouer même s'il s'altère, l'histoire n'est plus cyclique, c'est une spirale.

Ce mot, re-commencement, je ne suis pas sûr que ce soit ça… Dans le film, il y a l’idée de l’écho, le texte du début structure la deuxième partie, il définit son montage, puis la troisième partie répond à la deuxième partie et rappelle dans sa forme contradictoire la première. Le langage annonce les images, puis il y a un flux qui n’annonce aucune fin, ou plutôt qui annonce une suite, à nouveau. Les évènements structurels ou narratifs du film s’enchaînent en se répondant, mais chaque évènement est autonome et donc différent.
J'ai travaillé avec des temps qui s’opposent pour qu’il y ait justement ces échos. Le film est fait d’images qui proviennent de différentes sources, matériaux, différentes façons de filmer, différents montages. C’était une intuition avant de faire le film : ne pas penser à la logique de la narration, mais penser musicalement à partir du texte écrit. Devant moi, il y avait tout pour faire un paysage ; la mer, le ciel et puis la terre... Au début, il n'y avait rien d'autre qu'un amas de formes étrangères, un ensemble chaotique et vivant mais qui semblait s'organiser suivant une logique qui m'échappait. Quand j'ai vu cela, j'ai compris tout de suite qu'un travail énorme allait me pousser, que quelque chose m'attendait...
Cette histoire racontée annonce des découvertes, des départs, des reconquêtes, mais n’est-ce pas ce qui nous arrivent tous les jours ?

Derrière l'homogénéité apparente de tes séquences d'archives, tu traverses des images de natures très différentes voire paradoxales : d'un côté l'archive intime et solitaire, puis le cinéma de voyage et enfin cette entrée de l'érotisme immédiatement associée à la présence troublante du zoo humain. En voyant cette dernière séquence, j'ai repensé à l'approche psychanalytique de Fanon notamment ; le corps de l'Autre comme part de moi-même à laquelle je me refuse, à la fois théâtre de toutes les violences mais aussi espace d'une extrême tension érotique. Je ne sais d'ailleurs pas si tu évites du coup, à dessein, de montrer des corps noirs, comme une image impossible à négocier car sur-signifiante en quelque sorte, trop ancrée dans une histoire particulière que tu sembles garder à distance. Du coup, l'image de cette femme blonde, visiblement parquée, qui imite un singe en devient totalement énigmatique.

Montrer des corps noirs, c’était encore l’illusion du commencement, le nouveau monde, exhiber le commencement, montrer les origines. Alors que montrer à la fois derrière et devant l’objectif ceux qui ont généré ce nouveau monde, des blancs imitant des singes se confondant ainsi avec l’horreur de la distance, ne la distinguant plus et ne voyant plus les limites de ce seuil, je trouvais ça plus troublant. Ce que l’on voit, c’est un monde qui se regarde dégénérer, il ne regarde pas l’Autre, l’étrange, il se regarde lui-même, et ce regard est sans distance. C’est un regard consanguin.
Ces images proviennent de home movies filmant l’exposition universelle de 1939 à New York dont le thème était « le monde de demain ». C’est très clair, il y a là sans le vouloir une projection inconsciente du corps blanc comme objet à la fois primitif et futuriste. C’est « le noir d’aujourd’hui sera le blanc de demain ! ». Cette image de la femme blonde imitant le singe n’est pas une énigme, c’est un slogan. Ces images exposent une tautologie entre le lointain et le présent, les distances sont oubliées. La face cramée des dernières illusions devient à la fois l’objet de projection et de promesse.

---

Propos recueillis par Olivier Marboeuf lors de l’exposition Trafic de légendes, du 16 Mars au 4 Avril 2012 à l'Espace Khiasma.